On n’a pas besoin d’être Charlie pour défendre la liberté de la presse
Traduction du texte paru sur MO*. Caroline Pauwels et Paul Dujardin expliquent la philosophie de Difference Day

On n’a pas besoin d’être Charlie pour défendre la liberté de la presse
 
L’importance de la liberté de la presse est majeure, l’attention qu’elle a générée les années passées, mineure. C’est la raison pour laquelle la Brussels Platform for Journalism organise un grand événement à Bruxelles le 3 mai. En effet, un journalisme de qualité, créatif et critique, jouant son rôle démocratique de façon optimale, a besoin de débat publique.
En 1993 déjà, l’Assemblée générale des Nations Unies proclama le 3 mai Journée mondiale de la liberté de la presse. Chaque année, cette journée permet d’informer les citoyens sur les atteintes portées mondialement à la liberté d’expression et à la liberté de la presse, deux droits qui sont pourtant à la base de notre système démocratique.
Hélas, ces libertés démocratiques sont loin d’être gagnées. On pense non seulement à des pays comme l’Arabie Saoudite, qui a condamné Raif Badawi – le lauréat du premier Difference Day Titre d’honneur pour la liberté d’expression – à dix ans de prison et mille coups de fouet. Son délit ? Plaider pour la séparation de l’état et de la religion, ce qui constituerait une « insulte de l’islam ». Dans les pays démocratiques non plus, la liberté d’expression et la liberté de la presse ne sont gagnées pour de bon. Constamment des pouvoirs politiques, économiques, religieux, … harcèlent ou même menacent le quatrième pouvoir. Les attentats de Charlie Hebdo nous l’ont prouvé violemment ; en même temps, ils ont causé une abondance d’appels à défendre les valeurs démocratiques et fondamentales de la liberté d’expression et la liberté de la presse.    
Pourtant, bien des réactions à propos de Charlie Hebdo manquaient de nuance. Elles se dégradaient vers une opposition entre nous et les autres, elles créaient un contraste simpliste entre la liberté de la presse et l’islam ; d’une façon plutôt sans nuance elles semblaient imposer au monde en général et aux musulmans en Europe une vision occidentale de la liberté d’expression. C’est ici que l’on touche à la relation entre culture et diplomatie. Le modèle culturel est le modèle du dialogue, de l’oreille attentive et du respect mutuel. Dans le modèle culturel il est parfaitement possible de partager un espace sans que l’on soit d’accord sur tout ; on peut se sentir réuni, en respectant la différence entre chacun d’entre nous.
Et non, nous ne sommes pas tous Charlie. En tant que diplomates culturels, soyons attentifs aux valeurs et aux opinions d’autres cultures. Discutons l’esprit ouvert, sans prétention et sans faire des leçons de morale. Et faisons donc preuve de compréhension de la résistance que dessinateurs, écrivains, artistes puissent invoquer chez d’autres. Mais indiquons aussi clairement la limite : l’emprisonnement de voix dissidentes et le recours à la violence et l’intimidation. D’ailleurs, les débats suivant les événements de Charlie ont assez souvent négligé d’autres dangers qui menacent la liberté d’expression et la liberté de la presse, aussi bien dans l’Occident.  Pensons par exemple à la façon dont le gouvernement britannique a traité The Guardian à cause de son rapportage des révélations d’Edward Snowden.
Le 3 mai, Difference Day veut honorer les journalistes qui, chaque jour, partout dans le monde, prennent des risques pour effectuer leur travail d’une manière critique, fiable et intègre, et qui risquent parfois la perte de ce travail, des amendes, des peines de prison ou même la mort. En même temps Difference Day est une réflexion sur les harcèlements de la liberté d’expression et la liberté de la presse, et sur les manières dont la société puisse se défendre. Même si la liberté d’expression et la liberté de la presse ne soient jamais gagnées pour de bon, Difference Day lance aussi un appel à contextualiser ces libertés et à ne pas les assumer des valeurs absolues. Chaque pouvoir a besoin de contre-pouvoir. Cela vaut aussi pour le quatrième pouvoir. En effet, chaque pouvoir est porteur de responsabilités et il doit se fonder sur des réflexes humanistes. Le scandale de News of the World nous a démontré une fois de plus que la presse n’est pas toujours consciencieuse dans le déploiement de son pouvoir. Quelles sont les demandes que la société pourra et voudra poser au quatrième pouvoir, que constituent nos médias ? Comment gérer les tensions entre la liberté d’expression et les autres valeurs et droits individuels et démocratiques ? Est-ce que la liberté de la presse et la liberté d’expression contiennent le droit d’insulter et de stigmatiser ? Quelle est la relation entre la liberté de la presse et la protection de la vie privée ? Comment gérer les tensions entre les intérêts commerciaux des médias, l’intérêt général et les droits individuels ? La liberté de la presse et la liberté d’expression sont indispensables à une démocratie, mais elles ne sont pas suffisantes pour bâtir et garder une démocratie saine.  Il nous faut aussi de l’intégrité et de l’humanisme. La démocratie a besoin de liberté d’expression et de liberté de la presse, mais aussi de respect pour les opinions et les droits de chaque homme.
Bruxelles, capitale multilingue de l’Europe, et territoire d’une grande diversité d’institutions et de médias internationaux, est le lieu évident pour une réflexion sur les libertés d’expression et de la presse. Bruxelles est une capitale du journalisme, elle a toujours été lieu d’asile pour des penseurs critiques et des journalistes. Elle est un endroit où plusieurs pouvoirs sont concentrés, se touchent, se frottent, se confrontent. D’ailleurs, une réflexion sur les libertés d’expression et de la presse ne peut être restreinte au contexte national. Elle doit se développer aux niveaux européen et international. Voilà une raison de plus pour laquelle Bruxelles est la ville par excellence pour ce débat nécessaire, et donc pour Difference Day.
 
Caroline Pauwels est professeure en Sciences des communications à la Vrije Universiteit Brussel et fondatrice de la Brussels Platform for Journalism
Paul Dujardin est directeur général et artistique du Palais des Beaux-Arts

 
Le 3 mai 2015 à Bruxelles se tint pour la première fois Difference Day  – European Gala for Freedom of Expression. L’événement était organisé par la Brussels Platform for Journalism, une initiative conjointe de la Vrije Universiteit Brussel (VUB), l’Université libre de Bruxelles (ULB) et la Erasmushogeschool Brussel, en concertation avec  BOZAR – Palais des Beaux-Arts, la Fondation Evens et iMinds, et sous les auspices de l’UNESCO et du Parlement européen.

http://www.differenceday.com

(traduction : HD)
 
Voici le texte original, en néerlandais:
http://www.mo.be/opinie/je-hoeft-charlie-niet-te-zijn-om-persvrijheid-te-verdedigen
 
Created by Hugo Durieux on 7/05/2015